Le Docteur Tayeb Bacouche, spécialiste en linguistique et directeur de l’Institut Arabe des Droits de l’Homme, met en garde contre un appauvrissement et l’éradication des dialectes arabes populaires, faisant valoir que cela pourrait engendrer une crise sociale et culturelle. M. Bacouche dirige actuellement un groupe de chercheurs tunisiens qui travaillent à élaborer l’Atlas Linguistique de la Tunisie.
Magharebia: Est-il possible que les dialectes communs [amiyya] jouent un rôle dans la formation des identités des peuples du Maghreb ?
Tayeb Bacouche: Permettez-moi tout d’abord de ne pas utiliser l’expression ‘dialecte commun’, car elle contient une connotation dérogatoire et élitiste. Je préfère parler de ‘dialecte populaire [darija]’, qui comporte une connotation plus objective. Pour ce qui concerne le rôle des dialectes populaires dans la formation d’une identité des peuples d’Afrique du Nord, il convient de reconnaître que d’une manière générale, les dialectes sont l’une des composantes d’une identité culturelle. Il n’est pas correct de les considérer comme un rejet, une corruption ou une contradiction de l’arabe classique [fusha], parce que renier cette dimension revient à renier une composante identitaire ; les dialectes sont un véhicule de nombre d’expressions de la culture populaire et du génie des peuples, qui se manifeste par les coutumes, les traditions, les représentations populaires, etc.
Magharebia: Etes-vous d’accord avec ceux qui voient l’identité nord-africaine comme totalement assujettie à l’identité arabe et islamique ?
Bacouche: L’identité n’est pas quelque chose de rigide, d’inflexible ou de défini une fois pour toutes ; il est donc incorrect de considérer l’identité nord-africaine comme totalement enfermée dans une identité arabe et islamique ; une telle approche ne tient par exemple pas compte de l’identité amazigh. Lorsque nous parlons d’identité nord-africaine, nous devons prendre en compte l’ensemble des langues et des différents dialectes, en plus de la dimension religieuse et de l’influence linguistique et culturelle du français – et même de l’espagnol, à l’extrémité nord du Maroc. L’identité est par conséquent une construction ouverte, en évolution constante, et donc nécessairement multidimensionnelle.
C’est la raison pour laquelle nous trouvons des arguments pour rabaisser les dialectes et n’encourager que l’arabe classique. Par opposition, nous trouvons des gens qui se font les ardents défenseurs de l’utilisation des dialectes populaires au lieu de l’arabe classique, mettant en avant des arguments basés sur un modèle événementiel historique pour étayer leurs positions. Elles citent l’exemple des langues romanes dérivées du latin durant la période comprise entre le Moyen-Âge et l’époque moderne. En réalité, c’est durant la Renaissance européenne que ces dialectes se sont développés pour devenir les langues officielles du français, de l’espagnol et de l’italien.
Magharebia: De quel côté vous situez-vous plutôt ?
Bacouche: Je crois que les deux raisonnements contiennent des exagérations qui sont sources d’erreurs. Aujourd’hui, la relation entre l’arabe et l’arabe classique ne ressemble pas à celle qui existe entre le latin et les dialectes romans. Bien plus, les circonstances entourant cette évolution ne sont pas les mêmes que celles de l’arabe d’aujourd’hui. J’estime personnellement que ce qui s’est passé pour le latin ne se produira vraisemblablement pas pour l’arabe. L’arabe et ses dialectes entretiennent une relation basée sur l’équilibre et l’intégration. Le latin, en revanche, est devenu une langue morte, laissant derrière elle des langues qui ont évolué. L’arabe classique est aujourd’hui la langue officielle de l’ensemble du monde arabe, et a donc connu une trajectoire différente ; il n’est donc pas possible de comparer ce qui arrive à l’arabe d’aujourd’hui et ce qui est arrivé au latin ou ce qui arrive au grec et à l’hébreu. La situation de l’arabe et de ses dialectes est unique.
Pour la région du Maghreb, il y a eu des tentatives de promouvoir l’arabisation au détriment de la langue tamazight, et d’imposer l’identité arabe en supprimant les aspects identitaires du tamazight. A mon sens, ce fut une erreur stratégique, qui transparaît en particulier en Algérie. Toutefois, nous constatons ces dernières années un retrait graduel et une correction de cette erreur par la reconnaissance de l’identité amazigh et par le fait de donner à son dialecte une place officielle dans l’éducation, la culture et les médias. Les choses vont même plus loin au Maroc, où des programmes d’information quotidiens et des publications sont présentés en trois dialectes berbères.
Magharebia: Certains associent dialectes et régression. Un tel argument se justifie-t-il selon vous ?
Bacouche: Je ne suis pas d’accord avec cette affirmation parce que, comme je l’ai dit, les dialectes sont une composante de l’identité culturelle. C’est la raison pour laquelle nous avons débuté nos recherches en Tunisie il y a quelques années, qui se poursuivent dans le cadre du projet d’Atlas Linguistique de la Tunisie – et dont nous espérons qu’à terme, il finira par englober tout le Maghreb, puis l’ensemble de la région arabe. Nous estimons que les dialectes populaires sont importants parce qu’ils jouent un rôle crucial dans la formation des identités des peuples du Maghreb. Si nous abordons la problématique du point de vue du développement et du degré de sophistication, et n’envisageons pas la question dans toutes ses composantes sans exception ni exclusion, nous courons le risque de perdre certains aspects de base de l’identité. Et si cette perte va de pair avec des mesures inconsidérées, cela entraînera crises et division, et deviendra un facteur de tensions sociales et politiques.
Magharebia: D’autres considèrent l’intégration et la promotion des dialectes comme un danger pour la langue du Coran, comme une menace pour l’Islam. Que pensez-vous de cette vision ?
Bacouche: Cette amorce de vision se réfère à des extrêmes, de la même manière que pour ceux qui appellent au remplacement de l’arabe classique par l’arabe populaire. Aujourd’hui, les deux se complètent et s’enrichissent d’une manière remarquablement objective. En fait, les deux se rapprochent chaque jour davantage, mais ne s’unissent jamais – ce qui est l’illustration typique de toutes les langues modernes. L’intérêt qu’il y a à décrire et à cataloguer l’arabe populaire sert et enrichit l’arabe classique. Toutefois, ce processus ne présente aucun danger pour la langue du Coran, parce que son caractère sacré la protège de toute forme de déclin. De même, l’arabe classique utilisé aujourd’hui dans la littérature et les médias diffère de celui du Coran dans sa notation et sa structure. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une extension de l’arabe classique qui, dans le cadre des évolutions linguistiques, nous a conduit à l’arabe populaire que les gens utilisent naturellement dans la vie de tous les jours.
source (magharebia.com)